Physics in Canada / La Physique au Canada - 2009 (65.3)

Atteindre le juste équilibre au sein du programme de subventions à la découverte du CRSNG

Author(s)
Béla Joós, phys.
Institution
Université d'Ottawa

Le programme bien apprécié de subventions à la découverte (PSD) du CRSNG fait l’envie du monde. Généralement d’une durée de cinq ans, les bourses procurent une stabilité et un financement de base pour la recherche et le soutien aux étudiants diplômés et aux autres personnes hautement qualifiées (PHQ). Elles favorisent la planification à long terme des chercheurs sans les obliger de coller aux détails de leur projet. Les chercheurs ont le loisir de modifier leur programme à volonté selon les derniers développements dans leur domaine et leurs travaux. Une telle latitude encourage la créativité et l’esprit d’initiative tout en optimisant l’efficacité.

Le programme a toutefois été sujet à des pressions en raison de son taux de succès élevé (70 % en 2007) qui ne semblait pas compatible avec l’excellence. Pour répondre à cette préoccupation et évaluer le programme, le CRSNG a entrepris un examen international. Au même moment, le CRSNG a également entrepris un examen de la structure du comité de sélection des subventions (CSS). L’une des raisons de cette initiative était la préoccupation croissante que le CSS ne soit pas la formule idéale au moment où la science devenait de plus en plus interdisciplinaire [1]. Les conclusions des deux examens furent affichées en mai 2008 sur le site Web du CRSNG et les recommandations furent partiellement mises en application lors du concours de 2009. Elles seront plus complètement appliquées au prochain concours de 2010. Les taux de succès parmi la totalité des disciplines ont diminué à 63,8 % en 2009. Il n’est probablement pas exagéré d’affirmer qu’il s’agit d’une période historique pour le PSD et que le moment est propice pour faire une pause et d’évaluer la situation.

Le rapport du Comité d’examen international (CEI) appuie fortement le PSD. Son sommaire exécutif est catégorique. La science canadienne est d’une qualité supérieure. Dans la plupart des domaines des sciences naturelles et du génie, le Canada vient en tête des pays du G7 pour les publications par personne et au 7e rang mondial en chiffres absolus. En outre, le facteur d’impact moyen (que l’on définit par le taux global de citations dans les publications d’un domaine donné) était le 9e au monde en 2005, 4e parmi les pays du G7 et de qualité généralement égale dans les sept sous-catégories majeures des sciences naturelles et du génie (SNG). Il vaut la peine de mentionner le résultat concluant qu'il y avait relativement peu de variation dans la qualité moyenne des publications en fonction de l'importance des subventions. Les données du rapport démontrent que même une petite subvention peut soutenir une recherche de qualité supérieure chez tous les bénéficiaires alors que des subventions plus considérables amènent surtout un taux supérieur de production. Le comité estime que le programme des subventions à la découverte présente le juste équilibre entre la promotion et le maintien d’une base diversifiée des capacités de recherche de haute qualité dans les universités canadiennes et l’encouragement de l’excellence en recherche. Le rapport note en particulier que la perception d’une déficience du PSD attribuable à son taux élevé de succès constitue « une lecture inexacte de la situation actuelle ». Un chercheur ne peut conserver ou demander qu’une subvention à la fois. Finalement, on accorde un pourcentage de subventions nettement inférieur que ne laisse croire le taux de succès?; 38,7?% en 2007. Le PSD offre une assistance de base qui, dans plusieurs pays, provient de sources variées (comme les budgets des universités, par exemple). Dans son évaluation de la situation, le CEI a conclu que le PSD est « un modèle d’une exceptionnelle efficacité ». Le taux élevé de succès crée un contexte attrayant pour la concurrence mondiale en matière de talent.

Le rapport a fait un certain nombre de recommandations. De façon parallèle, le comité d’examen de la structure du CSS a fait ses recommandations qui, de plusieurs façons, répondent aux suggestions du CEI. Elles ont été présentées à peu près au même moment et ont conduit à des changements significatifs dans les procédures d’attribution des subventions. Ces changements ont été partiellement mis en application au concours de 2009 et ils le seront complètement à celui de 2010. Je soulignerai brièvement deux aspects de la nouvelle procédure qui pourrait être un sujet en soi.

La principale préoccupation du CEI était que le CSS se fie trop à la subvention antérieure des candidats et crée ainsi beaucoup d’inertie dans le système. Le problème est résolu en évaluant les projets à l’aide d’un système de cotes appliqué aux trois critères de subvention : l’excellence du chercheur, le mérite de la proposition et la contribution à la formation de personnes hautement qualifiées (PHQ). Il y a six cotes pour chaque catégorie : exceptionnel, remarquable, très fort, fort, moyen, insuffisant. De plus, le coût de la recherche était classé comme élevé, normal ou faible. Les scores sont compilés et sont traduits en dollars sans que le CSS fasse de recommandation monétaire. Cette procédure a été appliquée au concours de 2009. En 2010, les 28 membres du CSS seront remplacés par environ 10 jurys représentant largement les divers champs disciplinaires. Ils regrouperont des sections d’expertise plus pointue. Les subventions seront évaluées par les membres des diverses sections dans un modèle de conférence pour refléter l’expertise nécessaire à l’évaluation d’un programme précis de recherche. Il y a quasi-unanimité que les changements arrivaient au moment opportun même s’il n’y a pas d’unanimité sur la mise en pratique proposée. Je n’ai pas l’intention de m’attarder sur les procédures qui ont besoin d’un examen attentif, mais sur l’orientation générale prise par le PSD.


Il existe manifestement une certaine nervosité à propos de la procédure qui est devenue moins prévisible, surtout d’une que le chercheur profite ou souffre du résultat pendant cinq années complètes. Une modification possible serait de permettre aux chercheurs qui ont été subventionnés, mais qui sont vraiment déçus par le montant de leur subvention, de soumettre une nouvelle demande avant terme. Une inquiétude plus sérieuse est que, pour parler en termes réalistes, une mise en oeuvre adéquate de toutes les recommandations dont je n’ai pas parlé en détail exige un financement accru. À défaut d’un tel financement, on connaîtra une pression pour réduire d’avantage le taux de succès. Il y a un certain nombre de raisons d’être inquiet de la réduction du taux de succès, surtout si elle est provoquée par une idéologie de sélectivité accrue.

En premier lieu, une sélectivité accrue a une conséquence sur le type de recherche effectuée dans les universités canadiennes. Elle limitera les subventions à un certain style de recherche, celle des grands groupes de nombreux étudiants avec de prolifiques dossiers de publications. La réalité est que tous les domaines importants de la science ne se prêtent pas à ce style de recherche. Pourquoi éliminer les groupes plus petits qui disposent d’esprits brillants, surtout lorsque le CEI a démontré leur rentabilité. Certains sujets théoriques et expérimentaux stimulants imposent une limite à la dimension d’un groupe que le chercheur peut superviser adéquatement. La formation devrait être sélective dans quelques-uns de ces domaines.

La concentration peut nuire à la créativité. Les grandes idées peuvent surgir des sources les plus inattendues. Les savants se développent de manière imprévisible. Les zones d’excellence sont plus décentralisées qu’on ne pense. Il faut une masse critique pour la recherche aux frontières des domaines qui posent des défis au plan technologique, mais on ne devrait pas chercher à obtenir plus de subventions au prix de la stabilité du bassin national de talents. Il y a des améliorations à apporter pour susciter plus d'innovation, mais il ne faudrait pas financer des questions complexes au prix de la préservation d'une base importante et variée. Une stratégie nationale devrait encourager la diversité, non pas la limiter [4]. L’argument selon lequel il faut limiter les subventions à un petit groupe d’élus a encore moins de sens lorsqu’il est question d’innovation que de recherche fondamentale.

En second lieu, le PSD est le fer de lance de nos programmes d’études supérieures. Il faut plus que quelques individus bien subventionnés pour produire un programme d’études supérieures couronné de succès. Il faut que soient impliqués un nombre important de chercheurs chevronnés agissant comme professeurs, superviseurs et examinateurs. Il serait regrettable de voir que la base à partir de laquelle émergent nos PHQ soit endommagée parce qu'on a octroyé les subventions à la découverte de manière hautement sélective plutôt que conforme aux attentes raisonnables des chercheurs. Il faut trouver un juste équilibre entre des subventions adéquates accordées aux meilleurs et le maintien d'une vaste gamme d'activités dans tous les domaines et toutes les régions. Le CEI estime qu'il n'y a pas de crise, que la recherche canadienne est excellente dans tous les domaines et que les petites subventions sont un bon investissement. Voici un avertissement du CEI : « Toute réduction significative du taux de succès du PSD effectuée dans le but de concentrer le financement entre les mains d'un nombre restreint de chercheurs aurait inévitablement un impact disproportionné sur ceux qui reçoivent actuellement des subventions moins importantes. Cela aurait pour effet de réduire l’aide à la?recherche dans les provinces plus petites et dans les petites institutions ». C’est tout le paysage de la formation des PHQ qui, en fait, sera affecté. Bon nombre de nos savants les plus performants viennent de ces petits institutions où ils ont connu leur premier contact avec la recherche (notre récent médaillé Herzberg du CRSNG, Paul Corkum?[5], a été formé à Acadia). Des améliorations sont possibles et on s’y emploie actuellement. Il semble que l’application des recommandations des deux examens exige un financement accru. Ce financement additionnel ne devrait pas exclure des chercheurs talentueux qui, de par la nature de leur science ou de leur charge d'enseignement, ne sont pas aussi prolifiques ou n'ont pas un impact aussi important que l’on souhaiterait.
 
La chute soudaine du taux de succès du concours de 2009, de 70 % en 2007 à 63,9 %, peut être un rajustement attribuable à la nouvelle procédure de sélection, mais nous devons être vigilants et suivre attentivement le soutien accordé à la recherche universitaire. Nous ne devrions pas laisser le désir de concentrer davantage les subventions endommager un système déjà reconnu comme excellent et un modèle à suivre. Cela pourrait nuire de manière irréversible à notre formation des PHQ et à la diversité de notre recherche.

B. Joós, phys.
Rédacteur en chef, La Physique au Canada

Références 
1.  voir par exemple B. Joós, “L'apport des congrès de l'ACP à l'évolution de la physique au Canada”, PaC, 63(3) 2007.
2.  Rapport du Comité d’examen international sur le programme de subventions à la découverte, complètement disponible sur le site Web du CRSNG. http://www.nserc-crsng.gc.ca/_doc/Reports-Rapports/Consultations/        international_review_e.pdf
3.  Rapport du Comité d’examen international sur le programme de subventions à la découverte, complètement disponible sur le site Web du CRSNG. http://www.nserc-crsng.gc.ca/_doc/Reports-Rapports/Consultations/international_review_e.pdf
4.  Allan Rock, Research dollars should follow great ideas, The Ottawa Citizen, Thursday, September 3rd, 2009.
5.  Voir l’entrevue avec Paul Corkum, p. 118 de ce numéro.

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NOTE:  Le genre masculin n’a été utilisé que pour alléger le texte.