Physics in Canada / La Physique au Canada - 2009 (65.4)

Le politicien et le scientifique

Author(s)
Béla Joós
Institution
Université d'Ottawa

Il faut se rendre à l’évidence! De tout temps, les scientifiques n’ont pas été présentés en des termes très flatteurs au grand public. On les a dépeints soit comme des « génies égotistes et cinglés » obsédés de faire de l’effet même si cela les conduit à un comportement immoral. Des exemples notoires sont les Dr Strangelove (Dr Folamour) et du Dr No qui veulent détruire le monde; soit on les a dépeints comme d’inoffensifs excentriques occupés à des projets absurdes, comme dans « Chérie, j’ai rétréci les gosses », où le Dr Szalinski tente de mettre au point un appareil miniaturisateur qui, inévitablement, fait des dégâts lorsqu’il commence subitement à fonctionner. Dans des cas moins extrêmes, comme dans l’actuelle comédie de situation The Big Bang Theory [1] (la théorie du big bang), on nous représente tendrement comme coupés de la réalité ou irréalistes, l’ancien qualificatif de « distrait » étant remplacé par des termes comme « dingue », « polard » ou « maniaque », des gens en qui on ne peut avoir confiance et qu’il faut surveiller de près. Il n’est pas rare de lire que « les hommes et femmes de science semblent souvent passer la majeure partie de leur temps à imaginer de nouveaux moyens d’engloutir de grosses sommes d’argent dans des projets d’utilité limitée pour l’humanité » [2], donnant parfois lieu à une merveilleuse découverte.

D’autre part, la presse fait couramment état des percées technologiques, des merveilles de la nature et des progrès dans les soins de santé. Peu de gens contesteraient le fait que, sans la science, nous en serions encore à l’âge des ténèbres. Le Canada a franchi un pas de géant lorsque le gouvernement fédéral a admis le lien entre l’innovation et la prospérité, à la fin du siècle dernier, ce qui a donné le jour à la Fondation canadienne pour l’innovation et au Programme des chaires de recherche du Canada, apport de capital inégalé depuis l’après-guerre. Ces fonds étaient fort bienvenus, mais, comme dans le cas d’initiatives plus récentes telles les subventions du Programme de formation orientée vers la nouveauté, la collaboration et l’expérience en recherche du CRSNG et du Programme des chaires d’excellence en recherche du Canada (CERC), ils ne sont pas versés sous la forme exacte que les scientifiques auraient souhaitée. Les principaux organismes de financement n’ont obtenu que de faibles augmentations, ce qui perpétue le sousfinancement chronique des budgets de fonctionnement de nos programmes de recherche.

Un profond fossé culturel sépare les politiciens et les scientifiques, engendrant une certaine méfiance mutuelle. Les politiciens ont des niveaux de scolarité différents et leur compréhension des sciences est généralement faible. Les politiciens veulent des résultats rapides et tangibles, et même spectaculaires, et ils souhaiteraient que la recherche soit axée sur une application utile. Quant à eux, les scientifiques croient qu’il leur faut suivre leur instinct ou leur curiosité qui les pousse vers les sujets les plus passionnants, avec des résultats généralement imprévisibles. Mais même les scientifiques reconnaissent la nécessité de tenir compte des besoins de la société. Ainsi, au cours de la Seconde Guerre mondiale, les armes de destruction massive, le radar, et les codes secrets étaient des préoccupations majeures. De nos jours, les enjeux mondiaux de l’environnement, l’explication des mystères de la vie et leur manipulation, jouer à Dieu avec les matériaux, et la chimie verte ne sont que quelques exemples du point de mire de la recherche. La communication entre scientifiques et politiciens est difficile mais les efforts ont leurs bénéfices et sont essentiels de part et d’autre du fossé. L’ACP s’est employée avec force à combler ce fossé. Notre nouvelle chronique Le coin de la politique scientifique[3] rapportera les progrès. Le présent numéro contient un excellent compte rendu de Robert Mann et Henry van Driel sur la Conférence sur les politiques scientifiques canadiennes tenue à Toronto, les 28-30 octobre 2009, qui a réussi à assembler une liste impressionnante de participants des milieux universitaire et gouvernemental, du monde des affaires, des médias et du secteur sans but lucratif, dont plusieurs membres de l’ACP[4]. On comprend de mieux en mieux ce qu’il faut faire et la nature des problèmes, mais il est difficile de ne pas s’inquiéter des résultats, en raison des perceptions différentes des priorités immédiates. La principale inquiétude du gouvernement est d’ordre économique et s’articule donc autour de l’innovation et du transfert de technologie. Pour améliorer le bilan du Canada en matière d’innovation, notre gouvernement pourrait exiger plus de percées technologiques des scientifiques sans leur fournir les hausses requises dans les budgets de fonctionnement de la recherche. Tout porte à croire que le gouvernement s’immiscera de plus en plus dans le choix des critères de financement. Le financement alloué n’est souvent pas sous la forme la plus efficace pour faire progresser le programme des sciences et de la technologie au pays. Comme dans toutes les sphères de la société et de la politique, il faut atteindre un sain équilibre entre la recherche stimulée par la curiosité et celle qui a une « valeur économique évidente ». Dans un système idéal, le financement de celle-ci serait de source privée. Au Canada, comme les profits demeurent toutefois bons sans ces investissements, les engagements de l’industrie en recherche restent modestes dans la plupart des secteurs en dépit de stimulants fiscaux favorables (le secteur de la haute technologie est peut-être une exception).

Il devrait y avoir une discussion sur le rôle de la recherche dénuée de valeur économique évidente, dont un volet important est appelé depuis toujours la recherche fondamentale. Le Conseil britannique de l’enseignement supérieur pour l’Angleterre a tenu une telle discussion et, dans son cadre d’excellence en recherche, il a décidé d’éliminer d’ici 2012 toute recherche « inutile » : celle qui n’a aucune « utilité » dans le monde réel. Comme on peut l’imaginer, cela suscite bien des débats. L’humoriste britannique David Mitchell écrivait dans le Guardian : « ce qui nous distingue des bêtes, outre le feu, le rire, la dépression et le sentiment de culpabilité de tuer une bête, c’est notre curiosité. Si notre espèce a fait des progrès, c’est à cause de notre quête des choses, indépendamment du fait que nous les croyons utiles ou non. Nous avons levé les yeux au ciel et nous nous sommes demandé ce qui se passait… Si le caractère pratique de l’activité universitaire avait toujours été vérifié à l’avance, nous n’aurions ni l’avion, ni le iPhone, mais seulement un meilleur piège à mammouth. »[5]

Espérons que nos conseils de la recherche ne suivront pas leur exemple et que le Conseil britannique de l’enseignement supérieur verra bientôt la lumière et lèvera à nouveau les yeux au ciel.

B. Joós, phys.
Rédacteur en chef, La Physique au Canada

RÉFÉRENCES

  1. The Big Bang Theory, comédie de situation américaine mettant en vedette deux physiciens, l’un théorique et l’autre expérimental, ainsi que des voisins, des collègues et des amis, qui a été diffusée la première fois par CBS en 2007 et dont bien des séquences sont disponibles sur You Tube.
  2. Greg Beato, “Politically correct political incorrectness” (non-conformisme politique qui est politiquement correct), Globe and Mail, lundi 9 novembre 2009, p. A12.
  3. Le coin de la politique scientifique, La Physique au Canada, le présent numéro, p. 223.
  4. Robert Mann et Henry van Driel, “Compte rendu de la Conférence sur les politiques scientifiques canadiennes”, La
    Physique au Canada
    , le présent numéro, p. 227.
  5. David Mitchell, The Observer, dimanche 27 septembre 2009. Lien Web à http://www.guardian.co.uk/

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NOTE: Le genre masculin n’a été utilisé que pour alléger le texte.