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Physics in Canada / La Physique au Canada - 2010 (66.1)
La saga du NRU, l'approvisionnement en isotopes médicaux et l'avenir de la diffusion des neutrons au Canada
Author(s)
Béla Joós
Institution
Université d'Ottawa
Il aura fallu une crise des isotopes médicaux pour révéler à la population canadienne et au monde entier les difficultés d’un vénérable réacteur nucléaire vieillissant. Depuis des décennies, le réacteur national de recherche universel (NRU), construit en 1956, est précieux pour mettre au point des centrales nucléaires CANDU, mais il doit vraiment sa notoriété aux travaux d’avant-garde sur la diffusion des neutrons, qui a valu le prix Nobel de physique à Bertram Brockhouse en 1994, et à la production d’une part importante de l’approvisionnement mondial en isotopes médicaux pour diagnostiquer et traiter le cancer.
La précarité de cet approvisionnement est apparue clairement lorsque la Présidente de la Commission canadienne de la sureté nucléaire Lisa Reitt a fermé le réacteur en novembre 2007. La réaction du gouvernement a été de licencier la Présidente et de légiférer la remise en marche du réacteur. Ce fut de courte durée. En mai 2009, à cause d’une fuite d’eau, le réacteur a été fermé de nouveau et l’était encore au moment de la rédaction de cet éditorial. Énergie atomique du Canada limitée (EACL) publie sur son siteWeb (www.nrucanada.ca) un bulletin hebdomadaire décrivant où en sont les réparations.
Au fil du vieillissement du NRU, on ne prévoyait pas le remplacer. Les climats politique et social étaient hostiles à tout ce qui était nucléaire. Au milieu des années 90, un plan de remplacement a vu le jour, suscitant le projet des réacteurs MAPLE 1 et 2, voué à l’échec qui visait seulement à garantir l’approvisionnement futur en isotopes médicaux. Il est notoire que le plan n’incluait pas les autres fonctions du NRU. Les réacteurs ont obtenu un permis d’exploitation en 1999 et atteint le stade critique peu après. Des problèmes se sont posés, dont un coefficient de réactivité (CR) positif. Même si cela n’aurait pas dû mettre en danger la sûreté, ce fut le cas, car on avait prévu un CR négatif, soit une contre-réaction négative à une augmentation du flux de neutrons. L écart entre la conception et la réalité a semé tant de doutes au sujet du projet que les responsables de la réglementation ont exigé davantage de recherche. En mai 2008, on a annulé le projet MAPLE qui accusait déjà huit ans de retard et dépassait largement les coûts prévus.
Les scientifiques et les parties intéressées, notamment la compagnie de distribution des isotopes médicaux, MDS Nordion, estiment que le gouvernement est intervenu prématurément en fermant MAPLE. On n’a proposé aucune autre solution que prolonger le permis du NRU jusqu’en 2016.
Un an après, lorsqu’il a fallu fermer le NRU à cause d’une fuite d’eau en mai 2009, la situation des isotopes médicaux a déclenché une crise et un avertissement au monde entier. Un groupe d’experts a été créé en juin 2009 afin de conseiller le gouvernement « sur les options les plus viables pour assurer un approvisionnement prévisible et fiable de technétium-99m destiné au système de soins de santé pour le moyen et le long termes [1] ». Il a présenté son rapport en novembre 2009.
Le présent numéro contient un résumé et une série d’articles dans lesquels des physiciens proposent des solutions comprennant des accélérateurs ou un nouveau réacteur. N’étant pas expert, je ne participerai pas au débat sur le bien-fondé des propositions.
Lorsque vous lirez ce numéro, le gouvernement aura annoncé son plan qui ne visera probablement pas les problèmes plus vastes du vieillissement du NRU. Sa principale préoccupation est la « santé » des Canadiens, et donc d’assurer l’approvisionnement en isotopes médicaux. Mais comme l’affirment les auteurs de plusieurs articles du présent numéro, les réacteurs de recherche tels le NRU offrent des avantages bien au-delà de la production d’isotopes médicaux [1-4]. Ils fournissent des neutrons pour la recherche et une plateforme permettant d’élaborer les technologies de l’énergie nucléaire.
La presse est peu loquace au sujet de ces autres fonctions du NRU. Comme l’affirme Peter Calamai dans le présent numéro,
« la diffusion des neutrons n’est simplement pas sur l’écran radar des médias » [5]. Beaucoup de scientifiques déclarent que
la fin du NRU privera la collectivité de la recherche canadienne d’un outil précieux. Mais au fil des ans, EACL s’est souciée
d’autres choses que de remplacer le NRU dans un climat hostile au nucléaire. Si nous voulons que le Canada soit un chef de
file en science des matériaux et dans diverses sciences de pointe, dont les sciences médicales, la collectivité scientifique
doit démontrer l’utilité d’un nouveau réacteur nucléaire en recrutant de puissants appuis d’autres segments de la société
que les spécialistes des sciences physiques. Nous devons trouver des alliés. Si la diffusion des neutrons est si importante pour l’industrie, on devrait pouvoir trouver des appuis dans ce secteur.
L’avenir de la diffusion des neutrons ne doit pas uniquement reposer sur la démonstration du fait que les réacteurs nucléaires sont la meilleure source des isotopes médicaux. Il est probable que l’exploitation du NRU reprendra au printemps. Comme un phénix, il renaîtra et prolongera sa remarquable longévité. Cela donnera une marge de manoeuvre pour planifier l’avenir. La crise des isotopes médicaux confère à la physique nucléaire une visibilité accrue dont nous devrions tirer parti, comme l’affirme Normand Mousseau dans sa chronique de Politique scientifique[6].
Nous vivons dans un climat mondial plus favorable à l’énergie nucléaire et de nouveaux réacteurs de recherche sont construits de par le monde, donc voici le temps d’agir au Canada.
- Executive summary of the Report by the "Expert Panel on Medical Isotope Production", ce numéro, p. 25-28.
- Thomas Ruth, "A Short Term Solution to the Medical Isotope Crisis via Direct Production of Tc-99m at Low Energy: A Piece of the Puzzle", ce numéro, p. 15-16.
- Randy Kobes et al., "Medical Isotope Production Using Commercially-Available Accelerator and Processing Technologies", ce numéro, p. 17-18.
- Carl Ross et al., "Using the 100Mo Photoneutron Reaction to meet Canada's Requirement for 99mTC, ce numéro, p. 19-24.
- Dominic Ryan, "Medical Isotopes and the Future of Neutron Scattering in Canada", ce numéro, p. 5-9.
- Richard Florizone and Dean Chapman, "The Canadian Neutron Source: Strenghtening Canada's Isotope Supply and R&D Capacity", ce numéro, p. 11-14.
- Zin Tun, "Creating the Future of Chalk River", ce numéro, p.29-30.
- Peter Calamai, "Getting Inside Hearts and Minds of Journalists will help Scientists make better use of the Media", ce numéro, p. 31-33
- Normand Mousseau, Coin de la politique scientifique, ce numéro, p. 35.
Les commentaires de nos lecteurs au sujet de cet éditorial sont bienvenus. NOTE: Le genre masculin n'a été utilisé que pour alléger le texte.
